Double Je – Palais de Tokyo

Lorsque j’ai appris qu’il existait une exposition nous permettant d’incarner un « détective » pour résoudre une enquête, j’étais déjà toute enchantée de pouvoir y aller. Mais quand, en plus, cette exposition est réalisée à partir d’une nouvelle de Franck Thilliez, auteur qui m’a initiée aux polars, je n’ai pas hésité une seule seconde avant de me laisser prendre au jeu.

Et c’est sans aucun regret que je me suis rendue au Palais de Tokyo, pour découvrir Double Je, pour une expérience unique et atypique…

Ca commence par un texte…

Comme je le disais, l’exposition est composée autour d’un texte de Franck Thilliez. Intitulée sans surprise Double Je, en quête de corps, cette nouvelle se présente sous une forme peu conventionnelle : plutôt que de feuilleter un livre fin, la mise en page est composée sur un grand poster, qu’il faut déplier au fur et à mesure de la lecture pour prendre connaissance du récit. Morceaux par morceaux, le sujet apparait au fil des 29 paragraphes, comme autant de fragments d’un puzzle à reconstituer.

Ma version des faits

Difficile de parler du sujet sans en révéler l’intrigue ! L’histoire met en scène Ganel Todanais, artiste et concepteur de génie qui travaille en ermite dans son atelier-laboratoire. S’il vit en quête d’une reconnaissance qui lui permettrait d’aboutir ses projets et subvenir à ses besoins, il a au moins acquis celle de sa femme, Arianne, qui est à la fois son principal soutien et sa muse. Lorsque celle-ci lui propose de participer au « Grand Prix de l’excellence » pour y présenter ses œuvres et promouvoir ses recherches, c’est avec un refus catégorique qu’il lui répond. Mais lorsqu’il se rend au Palais de Tokyo pour parcourir l’exposition d’un artiste en vogue en lice pour ce fameux prix, il comprend avec stupeur que cet artisan « usurpe » son travail et l’expose à sa place.

Pris d’un accès de fureur, il décide de lui faire la peau… et se rendre de lui-même à la gendarmerie pour son crime. Seul bémol : lorsque les enquêteurs arrivent à l’atelier de Natan de Galois, le corps n’est plus là….

Mon avis

Bien que le sujet soit introduit dès les premières lignes, et la chute relativement prévisible, la tension monte progressivement au fil des paragraphes. Tout en laissant réfléchir le lecteur quant à la finalité et au dénouement des faits, il est tenu en haleine durant tout le récit, au cours duquel il est aisé de retrouver les codes du polar, en version « allégée », magnifiés parmi le foisonnement de détails et la documentation auxquels Franck Thilliez est habitué.

En effet, la nouvelle fait une part belle aux œuvres d’art, longuement décrites et avec une exactitude qui démontrent de la connaissance du sujet. Qu’il s’agisse des procédés technologiques mis en œuvre dans la réalisation, ou les méthodes de création, toute la thématique est traitée avec une finesse qui laisse présumer des recherches dont il a du faire preuve et du travail en collaboration avec les artistes de la Fondation Bettencourt Schueller. Cette base fait, à mon sens, la force des écrits de Thilliez : il ne se contente pas de citer quelques références ou procédés, il injecte dans son écriture une richesse documentaire qui renforce l’intérêt pour les personnes qui le lisent. Et je crois bien que ça marche !

Si la nouvelle est retaillée sous forme d’un livret explicatif pour les besoins de l’exposition, il me semble indispensable de la lire en parallèle de la visite pour comprendre le « scénario » qui se cache derrière les mises en scène, car les deux sont réellement indissociables.

… Ca finit en oeuvres d’art.

Grâce aux locaux du Palais de Tokyo, qui ont la particularité de se plier aux expositions qu’ils renferment – et non le contraire -, la nouvelle prend vie. La scénographie, dictée par les lignes de Franck Thilliez, apparait comme une illustration fidèle du texte, qui reproduit et immerge le visiteur dans le monde réaliste des ateliers d’artistes et l’univers policier. Armés d’un livret jaune sobrement intitulé « Rapport d’enquête », la visite peut commencer. Et dès l’entrée dans loft-atelier reconstitué, les affichettes de police et scellés placardés sur la porte vitrée plantent l’ambiance. La froideur décrite dans le polar est alors parfaitement retranscrite, grâce aux aménagements et aux décors conçus in-situ pour l’évènement.

La découverte du logement se fait progressivement, comme la description qu’en fait Ganel à la gendarmerie : un loft aménagé avec un espace bureau où apparaissent des œuvres brisées, des photos froissées et des taches de sang, témoins du meurtre qui a eu lieu, dans la « pièce » juxtaposée, où trône le lit entouré de colonnade d’un goût bestial !

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Tout est agencé et reproduit comme dans le texte, jusqu’à l’arme du crime, dont on peut apprécier la finesse de sa réalisation.

De salles en espaces de travail successifs, se découvrent sous nos yeux les différents champs de métiers d’arts : orfèvres, sertissage, dorure, plumasserie et broderie, … sous forme d’ateliers multifonctions où sont exposées toutes les différentes phases de la création (des esquisses aux prototypes et objets finaux), et disposés, par établis, les outils et ustensiles de précisions pour les différents savoirs-faires. Deux « ateliers » sont ainsi recréés, avec chacun ses particularités et ses disciplines : la lumière et la conception assistée par informatique dans le premier – celui de Ganel- , la noirceur et les métiers artisanaux et manuels dans l’autre. La progression et le contraste entre les deux « mondes » faisant ressortir la modernité et l’évolution des techniques, qui font se rencontrer l’intelligence de la main et l’intelligence artificielle, pour créer une nouvelle dimension artistique.

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L’atelier de Ganel laisse place à son garage, où trône la pièce maitresse de l’exposition : une moto dont le carénage est intégralement recouvert de plumes et de broderies, à l’exécution aussi précise qu’impressionnante. Les tiges rouges foncées des plumes ressortent parmi les poils noirs corbeaux, et leur agencement sur la carrosserie, agrémenté de passementeries brodées, rendent l’objet aussi unique et magnifique.

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Un univers tourmenté, où se tissent les fils conducteurs de l’esprit torturé de Ganel / Natan est ensuite créé en guise de transtion entre les appentis des deux artistes. Une très poétique métaphore apparait dans cette salle, à travers les liens de Nylon tendus en diagonale de la pièce, qui connotent sous forme d’une installation époustouflante toute la complexité cérébrale qui malmène le personnage. Les jeux d’ombres projetées et lumières apportent une dimension très sensible à cette pièce hors du temps, qui marque comme une pause, un passage entre les deux mondes contraires et guide le visiteur vers la noirceur de l’antre de Natan.

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Dans celui-ci, la place est faite aux métiers « manuels », aux techniques anciennes et perpétrées de l’ébénisterie et du travail des matières nobles, dans une pénombre qui permet, par la disposition de lampes et éclairages additionnels, une mise en valeur des objets sculptés et/ou brodés.

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La fin de l’exposition laisse place à une salle de projections, où un petit film permet de révéler le fin mot de l’enquête. Mais je n’en dirais pas davantage !

Mon avis

Pour être honnête, je ne m’attendais pas du tout à ce que j’ai vu. Le résumé me laissait imaginer une sorte de chasse au trésor, une enquête en bonne et due forme, avec toutes les résolutions d’énigmes qui allaient avec. Mais pas du tout !
L’ « enquête » est plutôt prétexte à un sujet tout autre : celui de mettre en avant et en valeur les métiers peu valorisés et souvent peu connus du grand public. En ayant étudié pendant quelques années dans une Ecole d’art, j’ai pu voir toute cette richesse et la patience qu’intègre ce genre de réalisations, ce qui ne m’a pas surprise mais plutôt émerveillée. Les oeuvres présentées sont réellement impressionnantes, mêlant précision d’orfèvres et créativité autour de matériaux peu communs. Qu’il s’agisse des broderies ou du travail des plumes, la minutie avec lesquelles les oeuvres sont réalisées est flagrante, mais peu passer relativement inaperçue à l’oeil des personnes novices.

Le petit carnet, remis à l’entrée permet d’avoir des descriptions plus pointues des objets et création, et leurs rattachements à l’histoire, avec des commentaires parfois personnels des artistes, qui apportent une vision renouvelée de leurs créations.

En bref…

Le charme captivant d’une nouvelle aux saveurs de polar, mêlé au talent d’artistes et artisans aux doigts de fées. Les contraires s’attirent au sein de cette exposition, qui n’aura de cesse de surprendre par les créations aussi originales qu’invraisemblables et la touche technologique de nouveaux procédés utilisés. Que vous soyez amateur d’art ou non, les oeuvres méritent que l’on prenne le temps de les observer et pourraient même faire paitre quelques vocations !

L’exposition Double Je se tient jusqu’au 16 mai au Palais de Tokyo. Informations et tarifs à retrouver sur leur site.
La nouvelle de
Franck Thilliez est disponible chez Fleuve Noir

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